Souvenirs de famille

Souvenir de Vientiane.

Entre 1952 et 1953,  la famille d’abord amputée  des trois aînés, Philippe, Jacqueline et Bernard, puis en 1954-1955 des deux premiers, a vécu à Vientiane au Laos.

Bien que capitale, administrative, Vientiane était une ville modeste, peu étendue et disposait  de quelques établissements publics comme la poste, l’hôpital qui était militaire, un établissement de détention, une école primaire, un établissement secondaire, et une centrale électrique qui cessait de distribuer du courant vers 20 heures. 

Les lampes à pétrole venaient prendre le relais et, la lumière ainsi produite constituait un pôle d’attraction pour les insectes ailés. de toute nature.

Il se dégageait une ambiance fort pittoresque avec ce contraste entre puits de  lumière et trous noirs.

La ville ne comptait que des boutiques de première nécessité, aucune fioritures.

La vie sociétale au Laos  était très limitée, toutefois deux couleurs vives étaient caractéristiques  de la ville:

  • La couleur or  des tenues des bonzes qui, le matin, circulait en procession  dans les rue en vue de quérir les offrandes quotidiennes.
  • Le rouge éclatant des fleurs des flamboyants accompagnés du parfum des fleurs d’amour du frangipane.

Notre maison en rez-de-jardin, légèrement surélevée de la hauteur de trois marches, jouxtait une pagode qui nous imprégnait de la vie de ces bonzes. 

En face de la maison, se dressait le Vat Ho Phra Keo,   monument qui témoigne de l’existence d’une histoire passée, peut-être, moins reculée que dans la province de la capitale royale, Luang Prabang, si l’on se fie aux vestiges retrouvés.

Le rythme de la vie était dicté par l’école aussi bien pour les enfants que pour les parents présents pour transmettre le savoir de la culture française.

Notre père, Maurice, Directeur de l’école Normale d’instituteurs laotiens découvrait, lors de ses tournées d’inspection des instituteurs fraîchement nommés, des modes de vie surprenants.

La pirogue était son moyen de transport privilégié et il se satisfaisait  des habitudes locales en matière de nutrition.

  • Des éléments frits de consistance croustillante semblable à des petits vers.
  • Des sauterelles caramélisées à la sauce soja à la fois molle ou croquante selon les parties de l’insecte.
  • Un met très prisé formé de deux couches: la supérieure composée de coriandre, citronnelle, menthe et cacahuètes pilées et l’inférieure, ressemblant à de la gelée avec un léger goût métallique. Ce met appelé « lap leua »est à base de sang de  canard.
  • Le riz gluant cuit dans une coque de bambou était l’accompagnement habituel.

Notre père a visité diverses villes du pays telles que Sayaboury, Saravane, Samneua, Xieng Khouang.

Bien que certaines de ces localités fût sous l’influence du Pathet Lao d’obédience communiste chinoise, Notre père n’a rencontré en 1954 aucune difficulté majeure pour rendre visite aux instituteurs qui, néanmoins, représentaient le pouvoir central.

Ces rapports respectueux soulignent l’accueil d’un enfant du peuple laotien.

Notre père devait faire appel à toute son expérience pour échapper à quelques usages traditionnels comme fumer la pipe à eau ou aspirer au travers d’une paille, le breuvage traditionnel à base de riz fermenté dans des jarres.

Autre scène rapporté, la façon d’opérer la transition lactée avec les bébés: la mère, après avoir mastiqué une bouchée de riz ou de poisson ou de tou autre aliment l’introduisait dans la bouche de son enfant. C’était la façon de servir la bouillie, ces souvenirs nous ont été transmis oralement, par notre mère, Elisabeth, enseignante de Français au lycée Auguste Pavie car, notre père était très discret.

Il est reparti du Laos avec la distinction honorifique de « Chevalier du Million d’éléphants ».

Outre ses préparations de cours et ses corrections, de copies, notre mère faisait la répétitrice auprès de chacun des enfants et consacrait le temps qui lui restait à ses relations épistolaires avec les aînés  et le réseau des amis se trouvant en France. 

Un délai de dix à douze jours était nécessaire pour que le courrier parvienne à son destinataire, Vientiane n’était désservi qu’une ou deux fois par semaine, la seule liaisons aériennes se faisait avec Saïgon.

La chaleur et l’humidité dissuadait toute activité physique, les loisirs se résumaient à des parties de croquet le plus souvent avec notre père et à la lecture notamment de « Paris-Match », mais, la nuit venant vite à 18 heures, Vientiane est proche de l’équateur, et la Centrale électrique cessant de fonctionner à 20 heures, il était plus confortable de se réfugier à l’abri de  sa moustiquaire pour échapper aux assaillants combatifs avides de notre sang.

En Juin 1955, s’achève notre séjour au Laos, seul Bernard qui vient de décrocher son baccalauréat, restera pour débuter sa carrière d’enseignant.

Une promenade appréciée de la famille, consistait à longer les berges du Mékong.

En saison sèche, il fallait marcher longuement sur les zones inondables bordant le fleuve pour atteindre l’eau.

Un certain romantisme se dégageait à voir naviguer toutes ces embarcations familiales au fil du Mékong.

Quel spectacle, la nuit tombée, d’observer ces points lumineux glisser devant nos yeux. 

En saison des pluies, le Mékong prenait une consistance et dégageait une puissance impressionnante qui restreignait la navigation. La berge était plantée de flamboyants qui, au moment du coucher du soleil, offrait un spectacle magnifique.

En résumé, le Laos pouvait être caractérisé par une nature rustique colorée par les frangipaniers, les bananiers en fleurs, les hibiscus et, bien entendu, les flamboyants.

Pas étonnant qu’un professeur de dessin Marc Legay (1910 – 2001) se soit fixé dans ses lieux paisibles qui stimulaient son imagination créative. Nombreux sont les timbres du Laos qui témoignent de son talent artistique. Son histoire est à rapprocher de celle d’un autre professeur de dessin du Lycée Chasseloup Laubat à Saïgon, André Maire, (1898-1984) qui sera surnommé « le peintre voyageur ».