8. Mon Panthéon

PENJON

La cécité est loin d’être un obstacle à l’étude des Mathématiques, peut-être avez-vous entendu parler de l’anglais Saunderson qui est probablement le mathématicien aveugle le plus connu du grand public mais celui dont je souhaiterais vous entretenir se nomme Jean-Baptiste Penjon dont la vie ne peut que susciter respect et admiration.
En effet, il a été le premier aveugle titulaire d’un poste de professeur de Mathématiques élémentaires en France et ce après avoir surmonté l’obstacle de la cécité mais aussi les oppositions de personnes plus ou moins bien intentionnées.

Suit ici l’article qui lui a été consacré par les actualités de l’association Valentin Haüy

« Voici, d’après une notice que lui a consacrée en 1819 un de ses élèves, Mr Gaubert et un article d’Albert Léon, agrégé de philosophie, publié en 1907 par « La Revue Universitaire », quel fut son étonnant parcours.

Jean-Baptiste Penjon est né à Paris le 21 juillet 1782. Pour une cause qui
ne nous est pas connue, il devint totalement aveugle à l’âge de dix-huit
mois. Il ne semble pas que ses parents aient été négligents à son égard mais
ils ne pouvaient concevoir que l’éducation d’un enfant aveugle soit
possible. Aussi leur fils ne connut-il aucune forme de scolarité pendant ses
quinze premières années. Cependant, il manifestait depuis son plus jeune âge
un intérêt très marqué pour les lectures qu’on lui faisait et notamment
celles qui portaient sur des sujets scientifiques, le calcul en particulier.
En fait, il semble certain que, très jeune, il ait été habité par une
irrépressible envie d’apprendre.

Dans quelles circonstances Penjon fut-il admis dans l’institution que
Valentin Haüy avait fondée peu après sa naissance, nul ne le sait. Toujours
est-il qu’il y montra très vite des dons exceptionnels et qu’en moins d’un
an il avait tiré de l’enseignement de l’institution tout ce qu’elle pouvait
lui apporter. On pourrait penser que ses maîtres tirèrent quelque fierté
d’avoir un tel sujet parmi leurs élèves. Hélas il n’en fut rien. Gaubert
insinue même que, bien au contraire, ils en furent jaloux. Toujours est-il
que malgré ses remarquables progrès accomplis en très peu de temps, Penjon
se vit interdire de continuer à étudier. C’est en cachette et avec l’aide
d’un enfant qui lui faisait la lecture qu’il apprit les règles de la
grammaire française. Cette privation d’étude ne dura heureusement que quatre
mois, grâce à Valentin Haüy en personne, qui avait eu vent de ses
remarquables facilités. Penjon put donc reprendre ses études. Il apprit le
latin, prit connaissance des théories de Locke et de Condillac, mais resta
toujours hanté par le désir d’étudier plus complètement les mathématiques.
Il aurait voulu suivre le cours de mathématiques donné au Collège de France
par un professeur célèbre, M. Mauduit. Ce fut malheureusement impossible
car, pour le malheur de Penjon et aussi des autres élèves de l’institution
fondée par Valentin Haüy, ce dernier dut quitter son poste. L’institution
fut transférée aux Quinze-Vingts et Penjon ne fut pas autorisé à en sortir
pour suivre le cours qui l’intéressait tant. Pendant tout le règne du
nouveau directeur, M. Bourette, Penjon se vit contraint de renoncer à toute
étude intellectuelle. Il dut apprendre l’un des métiers manuels dont,
théoriquement, les aveugles de l’époque pouvaient vivre. Comme il l’avait
déjà fait, il étudia en cachette, bien que manquant de livres.
Le sort de Penjon s’améliora beaucoup quand M. Bourette fut remplacé par M.
Seignette, homme bien plus humain et compréhensif que son prédécesseur. Il
fut autorisé à sortir de l’institution pour donner des leçons particulières,
ce qui lui donna les moyens d’acquérir des livres et de se consacrer de plus
belle aux mathématiques.
Ultérieurement, la bienveillance du nouveau directeur de l’institution
permit à Penjon de renoncer aux leçons particulières pour suivre le cours de
« mathématiques transcendantes » (aujourd’hui « mathématiques spéciales »), que
professait M. Francoeur au lycée Charlemagne. Ce professeur de grande
réputation fut d’abord étonné de voir un aveugle assister à ses leçons mais
comprit vite qu’il s’agissait de ce que nous nommerions aujourd’hui un
surdoué. Très rapidement aussi, les condisciples de Penjon cessèrent de se
moquer de lui car, à la première composition de l’année scolaire, Penjon fut
classé premier. Il en fut de même tout au long de l’année et, mieux encore,
il obtint un prix de mathématiques transcendantes au concours général des
quatre lycées que comptait alors la capitale. Voici ce qu’écrit M. Gautier
au sujet de la remise de ce prix : « On sait avec quelle solennité s’est
toujours faite la distribution de ces prix ; mais il arriva que cette fois
elle eut lieu dans l’enceinte du Panthéon avec une pompe extraordinaire. Les
élèves savaient tous que M. Penjon avait concouru et, à peine son nom fut
prononcé que plusieurs d’entre eux se saisirent de lui et le portèrent sous
la couronne que le Ministre posa sur sa tête. L’enthousiasme que ce moment
inspira fut si grand qu’il serait difficile d’en parler maintenant sans être
accusé d’exagération. Le public prit dès lors un vif intérêt à un jeune
homme qu’il regardait comme un phénomène et cependant on ignorait que
c’était sans maîtres, malgré de fortes oppositions et presque sans livres
qu’il s’était instruit. On s’empressait de se rendre aux séances que donne
tous les mois l’Institut des Jeunes Aveugles : on y voyait le nom de M.
Penjon placé dans un endroit remarquable et on l’entendait bientôt lui-même
exposer les théories les plus difficiles de mathématiques et d’astronomie. »

Devenu célèbre (les journaux vantaient ses mérites), Penjon fut reçu par des personnalités scientifiques éminentes notamment Messieurs Legendre,
Lacroix, Biot (Professeur au Collège de France), Francoeur et d’autres moins
connus. Grâce à l’intérêt que lui portait M. Tonnelier, conservateur au
Cabinet des Mines, il obtint de l’Administration l’autorisation de donner un
cours public d’algèbre dans l’une des salles de cet établissement. Il eut un
auditoire nombreux, dans lequel figuraient plusieurs étudiants étrangers. Il
fut nommé en 1809 professeur de mathématiques élémentaires au lycée
d’Angers, charge qu’il exerça pendant une quinzaine d’années. Ce ne fut pas
de gaîté de coeur que le recteur de l’Académie d’Angers, qui était aussi
proviseur du lycée avait accueilli un professeur de mathématiques aveugle,
chose qui ne s’était jamais vue en France. Mais Penjon réussit rapidement à
balayer ces préventions, notamment par le discours d’ouverture qu’il
prononça devant ses pairs (les autres professeurs de mathématiques) et le
recteur, avant d’entamer son premier cours. Ce discours, dont les qualités
littéraires avaient surpris l’auditoire, fut vivement applaudi par tous et
le recteur ne tarda pas à manifester la plus haute estime à l’égard de
Penjon.

Tous ceux qui l’ont connu ont regretté qu’un homme d’une telle valeur ait
été cantonné pendant toute sa carrière au poste de professeur de
mathématiques élémentaires d’un lycée de province. Il semble que
l’Université ait eu conscience de la valeur exceptionnelle de Penjon mais
qu’elle n’ait pas osé bouleverser ses habitudes au point de le placer au
sommet d’une hiérarchie où n’avait jamais encore figuré un homme de science
aveugle.

Dans l’Université, il montre comme s’il avait la vue et donne tous les jours
des preuves d’un talent distingué, même dans l’enseignement. De grands
moyens naturels, l’art de développer en public un ensemble rare de toutes
les connaissances, un savoir profond dans les sciences exactes, tant
d’avantages réunis dans un homme aveugle, tout dit qu’il devrait occuper une
place plus remarquable et qu’il est à regretter qu’on tienne caché dans le
fond d’une province le Saunderson de la France. »

Ajoutons que Penjon fut nommé en 1814 chevalier de la Légion d’Honneur et
Officier d’Académie. Curieusement il n’obtint qu’en 1819, soit après dix ans
d’enseignement, le diplôme de licencié ès sciences. Il fut admis à la
retraite en 1840 et mourut, âgé de 82 ans, en juillet 1864.

Terminons par une citation de Penjon lui-même, extraite de l’autobiographie
qu’il avait dictée à l’un de ses neuf enfants : « Dès mon enfance, je
manifestais le désir de m’instruire par l’envie que je témoignais d’entendre
lire. Cette envie était telle que j’étais prêt à tout quitter pour la
satisfaire. » Quel exemple pour tous les jeunes, voyants ou non-voyants !


PELLETIER MADELEINE

Reconstitution du temps passé.

Madeleine Pelletier (1874-1939) dont l’itinéraire de vie se confond avec les débuts laborieux du mouvement féministe.

Née en 1874 sous le prénom de Anne (identique à celui de sa mère) qu’elle substituera, à l’âge adulte, pour celui de Madeleine, est issue d’un milieu familial déshérité.

En savoir plus…

Dès l’âge de 13 ans, alors qu’elle a interrompu ses études, elle fréquente les cafés politiques et les mouvements libertaires. Elle retire de cette période que seul l’éducation permet d’échapper à la misère et, grâce à ses liens avec la loge maçonnique seul groupement où les femmes sont reconnues comme des personnes, elle arrivera à échapper à la misère sociale en se cultivant et obtiendra à 23 ans le baccalauréat avec la mention « très bien » et s’orientera vers des études de médecine.
C’est au sein d’une loge de la Grande Loge Symbolique Ecossaise Mixte, la loge « La Philosophie sociale », que Madeleine Pelletier (le 27 mai 1904) puis Louise Michel (le 13 septembre 1904) ont été initiées franc-maçonnes.
En 1905, Madeleine Pelletier, après en avoir été oratrice, devient Vénérable Maître de la Loge Diderot.

Elle sera la première femme à devenir interne en médecine et s’orientera vers la spécialité « psychiatrie ». Découragée par les animosités masculines à son égard, elle interrompt l’internat en 1908 pour exercer la médecine générale.

Madeleine Pelletier va consacrer toute son énergie pour dénoncer le statut de la femme et chercher à le faire évoluer.
Madeleine va entreprendre un long cheminement pour tenter d’obtenir la reconnaissance de la femme, d’abord comme personne alors qu’elle se trouve en butte aux internes en médecine en salle de garde puis, comme citoyenne en revendiquant la reconnaissance du suffrage féminin.
Ses prises de position en faveur des femmes lui valent de solides inimitiés dans les rangs mêmes des mouvements auxquels elle appartient.
Madeleine Pelletier familiarisée aux prises de parole au sein de la loge maçonnique était reconnue pour la qualité de ses interventions publiques et n’hésitait pas à mettre ses compétences professionnelles au service des femmes en souffrance.
Fin 1937, elle est frappée par un accident vasculaire cérébrale et atteinte par une hémiplégie droite.
En 1939, elle est internée suite à un jugement où elle se trouve accusée d’avoir commis un avortement.
Ce procès fait suite à des accusations qui ne manquent pas d’interpeller encore maintenant sur le bien fondé de la procédure.
Déterminée à développer sa pensée sociale, elle avait effacé de son esprit toute velléité de séduction féminine, ne serait-ce le moindre sourire et s’était appropriée le vêtement masculin.
Telle une religieuse qui, pour se consacrer à Dieu renonce à sa féminité, Madeleine Pelletier avait pour mieux se consacrer à la défense des femmes, décidé de renoncer à toute manifestation pouvant exprimer la séduction.
A un moment où la nation se cherche des icônes, voilà une personne qui mériterait que les plus hautes instances se penchent sur sa vie et, lui réservent une place de droit au Panthéon.
Si tout médecin homéopathe digne de ce nom se doit d’avoir dans son cabinet une référence à Hanneman, il devrait en être pour les femmes médecins à l’égard de Madeleine Pelletier, une des première femme diplômée en médecine.

CARDINAL VAN THUAN

Une vertu héroïques: « sur le chemin de l’espérance.« 

Lorsque le sentiment religieux magnifie l’être humain.

François Xavier Nguyễn Văn Thuận est né le 17 avril 1928 à Hué au Vietnam.
Thuận est issu d’une famille catholique et compte plusieurs martyrs parmi ses ancêtres. Parmi les frères de sa mère, se trouve le premier président du Sud-Vietnam Ego Dinh diem qui périra lors d’un putsch.

Thuận connaîtra tout au long de sa jeunesse la guerre. Ayant grandi dans une famille fortement marquée par la foi catholique, il entre au séminaire et est ordonné prêtre le 11 juin 1953 par Mgr Jean-Baptiste Urrutia, des Missions étrangères de Paris. Il sera immédiatement envoyé à Rome pour poursuivre des études.
Revenu au Vietnam en 1959, il enseigne au séminaire de Nhatrang, séminaire qu’il dirigera par la suite. Le Pape Paul VI le nomme Évêque de Nhatrang en 1967, il a alors 39 ans. Huit ans après, en pleine guerre du Vietnam, il se voit confié par le même pape la charge d’archevêque-coadjuteur de Saigon. À peine quatre mois après sa nomination, il est arrêté par les autorités communistes. C’est alors que commence un long chemin en prison qui durera treize ans, dont en tout neuf à l’isolement total à la suite d’une décision arbitraire du pouvoir central communiste vietnamien et sans autre forme de procès, sa relation intime avec Dieu lui a procuré une espérance qui ne se démentira pas jusqu’à sa libération en 1988.
Exilé, au Vatican, le pape Jean-Paul II lui confiera des fonctions supérieures. Cette vertu héroïque, la foi en l’espérance, lui vaudra d’être un exemple dans le monde entier mais, certainement, aussi auprès de certains de ses geôliers.
De cette expérience, Mon Seigneur Van Thuan en a rapporté un livre:
Un an avant sa disparition, il sera nommé cardinale: Cardinal François Xavier Nguyễn Văn Thuận.

Le 15 août 1975, fête de l’Assomption, j’ai été invité à me rendre au palais de la Présidence, le « Palais de l’Indépendance » [à Saigon]. Là j’ai été arrêté. Il était 14 heures. Au même moment, tous les prêtres, religieux et religieuses étaient convoqués au Théâtre de l’Opéra, dans le but d’éviter toute réaction de la part du peuple. C’est ainsi que commence pour moi une nouvelle et très particulière étape de ma longue aventure.

Je suis parti de chez moi revêtu de ma soutane et un chapelet en poche. Durant le voyage qui me mène à la prison, je me rends compte que je suis en train de tout perdre. Il ne me reste plus qu’à me confier à la Providence de Dieu. Tout en étant plongé dans une grande anxiété, je ressens une grande joie : « Aujourd’hui, c’est la fête de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie au ciel. »
Dès cet instant, il est interdit de m’appeler « monseigneur, père… ». Je suis monsieur Văn Thuận. Je ne peux plus porter aucun signe de ma dignité. Sans préavis, il m’est demandé de la part de Dieu, un retour à l’ essentiel.
Dans le choc de cette nouvelle situation, face à face avec Dieu, je sens que Jésus me pose cette question : « Simon, qui dis-tu que je suis ? » (cf. Mt 16, 1 5)

Dans la prison, mes compagnons, non catholiques veulent comprendre « les raisons de mon espérance ». Ils me demandent, en toute amitié et bienveillance : « Pourquoi avez-vous tout abandonné : famille, pouvoir, richesse, pour suivre Jésus ? Il doit y avoir une raison toute spéciale ! » Mes geôliers me questionnent : « Dieu existe-t-il vraiment ? Et Jésus ? S’agit-il d’une superstition ? Est-ce une invention de la classe des oppresseurs ? »

Il faut alors donner des explications, de manière compréhensible, en utilisant non pas une terminologie scolastique mais les paroles simples de l’Évangile.

Cette expérience de la prison et du témoignage qu’il sera amené à rendre à de multiples reprises l’ont entre autres conduit à élaborer sa doctrine des cinq défauts de Jésus que voici en intégrale…

Premier défaut :

Jésus n’a pas bonne mémoire.
Sur la croix, au cours de son agonie, Jésus entend la voix du larron placé à sa droite : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi » (Luc 23, 42). Si j’avais été à sa place, j’aurais répondu : « Je ne t’oublierai pas, mais tes crimes doivent être expiés, au moins par vingt ans de purgatoire. » Jésus lui répond au contraire : « En vérité je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis » (Luc 23, 43). Il oublie tous les péchés commis par cet homme.

Deuxième défaut :

Jésus ne connaît pas les mathématiques. Si Jésus avait passé un examen de mathématiques, il aurait peut-être été recalé. La parabole de la brebis perdue le montre bien. Un berger avait cent brebis. L’une d’elle s’égare et il s’en va sans délai à sa recherche, laissant les quatre-vingt-dix-neuf autres à la bergerie. Une fois qu’il l’a retrouvée, il charge la pauvre créature sur ses épaules (cf . Luc 15, 4-7).

Pour Jésus, un est égal à quatre-vingt-dix-neuf, et vaut même peut-être encore plus !

Qui acceptera jamais une chose pareille ? Mais sa miséricorde s’étend de génération en génération.

Troisième défaut :

Jésus ignore la logique. Une femme, possédant dix drachmes, en perd une. Elle allume donc la lampe à huile pour se mettre à la chercher. Lorsqu’elle la retrouve, elle appelle ses voisines et leur dit :« Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la pièce que j’avais perdue ! » (cf. Luc 15, 8- 10). Il est réellement illogique de déranger ses amies pour une simple pièce d’argent ! Et qui plus est de faire la fête pour se réjouir de l’avoir retrouvée ! D’autant plus qu’en invitant ses amies, elle dépense bien plus qu’une drachme ! Dix drachmes ne suffiront pas à couvrir la dépense.

En conclusion de cette parabole, Jésus dévoile l’étrange logique de son cœur : « C’est ainsi, je vous le déclare, qu’il y a de la joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit » (Luc 5, 10).

Quatrième défaut :

Jésus est un aventurier. Celui qui s’occupe de la publicité d’une compagnie, ou se présente comme candidat aux élections, prépare un programme bien précis, avec de nombreuses promesses. Rien de tel chez Jésus. Sa propagande, vue d’un point de vue humain, est vouée à l’échec. À qui veut le suivre, il promet procès et persécutions. À ses apôtres, qui ont tout laissé pour lui, il n’assure ni le vivre ni le logement, il leur permet seulement de partager son mode de vie.

À un scribe désireux de s’enrôler parmi les siens, il répond : « Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où poser la tête » (Mt 8 , 20). Le passage évangélique des béatitudes, véritable « autoportrait » de Jésus, aventurier de l’amour du Père et des frères, se présente du début à la fin comme un paradoxe, même si nous sommes habitués a ̀ l’écouter :« Heureux les pauvres de cœur, Heureux ceux qui pleurent, Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, que l’on vous persécute, et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. » (Mt 5, 3-12)
Mais les disciples avaient confiance en cet aventurier. Depuis 2000 ans et jusqu’à la fin du monde, la foule de ceux qui ont suivi Jésus ne s’épuise pas.


Cinquième défaut :

Jésus ne s’entend ni en finances ni en économie.
Souvenons-nous de la parabole des ouvriers de la vigne : « Le royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui sortit de grand matin, afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Sorti vers la troisième heure, puis vers la sixième heure, et encore vers la onzième heure il les envoya à sa vigne. »

Le soir, en commençant par les derniers, pour finir par les premiers, il paya à chacun une pièce d’argent (cf. Mt 20, 1-16). Si Jésus avait été nommé administrateur d’une communauté ou directeur d’une entreprise, ces institutions auraient fait faillite ou banqueroute : comment peut-on payer à celui qui a commencé son travail à cinq heures de l’après-midi le même salaire qu’à celui qui travaille depuis le matin ? S’agit-il d’une méprise ? Ou bien Jésus fait-il mal les comptes ? Non ! Il agit en connaissance de cause et l’explique : « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? Ou alors ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ? »

Demandons-nous :

Pourquoi Jésus a-t-il de tels défauts ? Parce qu’il est Amour (cf. 1 Jean 4, 16). L’amour authentique ne raisonne pas, ne mesure pas, ne dresse pas de barrières, ne calcule pas, ne regarde pas les offenses et ne pose pas de conditions. Jésus agit toujours par amour. Du foyer de la Trinité, il nous a apporté un amour immense, infini, divin, un amour qui va jusqu’à la folie – comme disent les Pères – et met en cause nos mesures humaines.
Lorsque je médite sur cet amour, mon cœur est comblé de bonheur et de paix. J’espère qu’au terme de ma vie, le Seigneur me recevra comme le plus petit des travailleurs de sa vigne.

Durant ma longue tribulation de neuf années d’isolement, dans une cellule sans fenêtre, parfois soumis à la lumière électrique pendant des jours, d’autres fois plongé dans l’obscurité, je suffoquais à cause de la chaleur et de l’humidité, à la limite de la folie. J’étais encore un jeune évêque, avec derrière moi huit ans d’expérience pastorale. Je ne réussissais pas à dormir, j’étais tourmenté à l’idée de devoir abandonner le diocèse, de laisser s’en aller à Espérance, le mot est tombé.

Et quelle importance ce mot revêt pour Thuận. Sa devise épiscopale reprend les premiers mots de la Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps du Deuxième Concile du Vatican.

Ces mots sont « Gaudium et Spes » – La joie et l’espérance.

Et de l’espérance, en prison, il en a eu besoin. Il a beau avoir une espérance étonnante, cela ne doit pas cacher la cruauté de ce qu’il doit endurer: Une nuit me vient une lumière : « François, c’est très simple. Fais comme saint Paul, lorsqu’il était en prison : il écrivait des lettres aux différentes communautés. »

Le matin suivant, j’ai fait signe à un petit garçon de sept ans qui revenait de la messe de cinq heures, encore dans l’obscurité, et je lui ai demandé : « Dis à ta maman d’acheter pour moi de vieux blocs de calendriers. » Tard le soir, tandis qu’il faisait sombre à nouveau, [il] m’a apporté les calendriers et toutes les nuits, d’octobre à novembre 1975, j’ai écrit depuis la prison un message à mon peuple. Chaque matin le petit garçon venait chercher les feuilles pour les emporter chez lui et faire recopier le message par ses frères et sœurs. Voilà comment a été écrit le livre « Le Chemin de l’espérance ». Je n’attendrai pas – me suis-je dit. Je veux vivre le moment présent, en le comblant d’amour. Mais comment ? Lorsque j’étais astreint à la résidence obligatoire sous la surveillance de la police, j’étais obsédé jour et nuit par cette pensée : « Mon peuple ! Mon peuple que j’aime tant : troupeau sans pasteur ! Comment puis-je entrer en contact avec mon peuple, justement au moment où ils ont le plus besoin de leur pasteur ? Les librairies catholiques ont été confisquées, les écoles fermées.

Durant sa captivité, Thuận voyagera souvent de prison en prison. Un des premiers lieux de sa détention est la ville de Nhatrang, ville dont il était l’évêque quelques mois auparavant. Puis il sera assigné à résidence dans un petit village.

Il raconte : « Je pense qu’il nous faut méditer cette pensée ».

Ce que Thuận aime particulièrement chez Jésus, c’est de se laisser surprendre par lui, comme le dirait le Pape François. Thuận est rempli d’un amour fou pour celui qui est pur amour. Cet amour l’a donc conduit à donner sa vie à Jésus, ce qui le mènera en prison.

Je serai heureux de voir Jésus avec ses «défauts», qui sont grâce à Dieu, incorrigibles et je chanterai sa miséricorde pour toute l’éternité, perpétuellement stupéfait devant les merveilles qu’il réserve à ses élus. Une nuit me vient cette pensée : « François, tu es encore très riche. Tu as l’amour du Christ dans ton cœur. Aime-les comme Jésus t’aime. » Le lendemain, je me suis mis à les aimer, à aimer Jésus en eux, je leur souris, je dis des mots gentils. Je me mets à leur raconter des histoires sur mes voyages à l’étranger, comment vivent les gens en Amérique, au Canada, au Japon, aux Philippines, à Singapour, en France, en Allemagne… Je leur parle de l’économie, de la liberté, de la technologie. Tout cela éveille leur curiosité et les pousse à me poser de très nombreuses questions. Petit à petit, nous devenons amis. Ils veulent apprendre les langues étrangères, le français, l’anglais… Mes gardiens deviennent mes élèves ! L’atmosphère de la prison en est toute changée, la qualité de nos échanges s’est nettement améliorée, même avec les chefs de la police. Quand ils se rendent compte de ma sincérité à l’égard des gardiens, non seulement ils me demandent de continuer à les aider à étudier des langues étrangères mais encore ils m’envoient de nouveaux étudiants.

Au début, les gardes ne me parlent pas, ils ne répondent que par « yes » ou « no ». C’est vraiment triste, je veux être gentil et courtois envers eux, mais c’est impossible. Ils évitent de parler avec moi. Je n’ai rien à leur offrir : je suis un prisonnier, tous mes vêtements sont marqués de grandes lettres, « camp de rééducation ». Comment puis-j e faire? Quand on me met au cachot d’isolement, on me confie d’abord à un groupe de cinq gardiens : il y en a toujours deux qui restent avec moi.

Les chefs changent le groupe toutes les deux semaines pour que je ne les « contamine » pas. Ensuite, ils décident de ne plus les changer pour qu’ils ne soient pas tous contaminés! Voilà l’atmosphère que nous respirons en prison. Une nuit, je suis malade dans la prison de Phú Khánh. Je vois passer un policier et je lui crie : « Par pitié, je suis très malade, donnez-moi un médicament ! » Et il me répond : « Ici, il n’y a ni pitié ni amour, il n’y a que responsabilité». Les contacts que Thuận entretient avec les surveillants sont pour le moins frappant, même si au départ, force est de constater que le traitement est tout simplement inhumain, et encore moins qu’il se mettrait à le chanter chaque matin aux environs de sept heures, en descendant l’escalier de bois pour faire sa gymnastique et prendre un bain dans le jardin.
Je n’aurais jamais cru qu’un policier athée pourrait apprendre par cœur cet hymne.

  • Pourriez-vous m’apprendre un chant en latin ?
  • Oui, mais il y en a beaucoup, plus beaux les uns que les autres.
  • Chantez, je vous écoute et je choisirai.

J’ai donc chanté : Ave maris stella, Salve Mater, Veni Creator… Et il a choisi le Veni. En prison, certains policiers ont appris le latin, pour pouvoir lire les documents ecclésiastiques.

Un jour, l’un d’entre eux m’a demandé : Mais Dieu ne m’a pas abandonné.

Il y a eu dans ma vie de longues périodes durant lesquelles j’ai souffert de ne pas réussir à prier. J’ai expérimenté l’abîme de ma faiblesse physique et mentale. Plus d’une fois, j’ai crié comme Jésus sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » et plus loin la ruine tant d’œuvres que j’y avais engagées pour Dieu. J’expérimentais comme une révolte de tout mon être. Quand il y a l’amour, on sent la joie et la paix, parce que Jésus est au milieu de nous. « Parle une seule langue : la charité. » Sur les montagnes de Vinh Phú, dans la prison de Vinh-Quang, par un jour de pluie, j’ai dû couper du bois. J’ai demandé au gardien:

  • Puis-je vous demander un service ?
  • Quel service ? Je veux bien vous aider.
  • Je voudrais tailler un morceau de bois en forme de croix.
  • Ne savez-vous pas qu’il est sévèrement interdit d’avoir le moindre objet religieux ?
  • Je le sais, mais nous sommes amis et je vous promets de le cacher.
  • Ce serait extrêmement dangereux pour vous et pour moi.
  • Fermez les yeux. Je vais le faire maintenant et je serai très prudent.

Il s’en va et me laisse seul.
J’ai taillé la croix et je l’ai tenue cachée dans un morceau de savon jusqu’à ma libération. Plus tard, je l’ai cerclée de métal et ce morceau de bois est devenu ma croix pectorale .Dans une autre prison, je demande un morceau de fil électrique à mon gardien qui est déjà mon ami.

  • (Il s’effraie) J’ai appris, à l’école de police, que si quelqu’un veut du fil électrique, c’est qu’il veut se suicider.
  • Je lui explique : Les prêtres catholiques ne se suicident pas.
  • Alors que faites-vous avec du fil électrique ?
  • Je voudrais faire une chaîne pour porter ma croix.
  • Comment pouvez-vous faire une chaîne avec du fil électrique ? C’est impossible !
  • Si vous m’apportez deux petites pinces, je vous le ferai voir.
  • C’est trop dangereux !
  • Mais nous sommes amis ?
    Mon gardien hésite et finit par dire :
  • Je vous donnerai ma réponse dans trois jours.
    Trois jours plus tard, il me dit :
  • C’est difficile de vous refuser quelque chose. Voilà ce que j’ai pensé : ce soir , je vous apporte les deux petites pinces et de sept heures à onze heures, nous devons finir ce travail. Je laisserai aller mon camarade à son « Hanoi by night». S’il nous voyait, cela nous vaudrait une dénonciation dangereuse. Nous avons coupé le fil électrique en petits morceaux de la taille d’une allumette, nous les avons forgés et la chaîne a été terminée avant 11h.

Je porte cette croix et cette chaîne sur moi tous les jours, non parce qu’elles sont des souvenirs de la prison, mais parce qu’elles me sont le signe d’une conviction profonde, un rappel constant pour moi : seul l’amour chrétien peut changer les cœurs et non les armes, les menaces ou les médias. Il a été très difficile à mes gardiens de comprendre comment on peut pardonner, aimer nos ennemis, se réconcilier avec eux :

  • Vous nous aimez vraiment ?
  • Oui je vous aime, sincèrement.
  • Même quand nous vous faisons du mal ? Même si vous souffrez et que vous êtes en prison depuis tant d’années, sans jugement ?
  • Pensez aux années que nous avons vécues ensemble. Je vous ai aimés réellement !
  • Quand vous serez libres, vous n’enverrez pas quelqu’un de votre bord pour nous faire du mal, à nous et à nos familles ?

Lorsqu’en 1975 j’ai été mis en prison, une question angoissante a fait son chemin en moi : « Est-ce que je pourrais encore célébrer l’Eucharistie ? » Lors de mon arrestation, j’ai dû partir tout de suite, les mains vides. Le lendemain, on m’a permis d’écrire aux miens pour demander les choses les plus nécessaires : vêtements, dentifrice… J’ai écrit : « S’il vous plaît, envoyez-moi un peu de vin, comme médicament contre le mal d’estomac. » Les fidèles ont tout de suit e compris. Ils m’ont envoyé une petite bouteille de vin de messe, avec l’étiquette : « médicament contre le mal d’estomac », et des hosties cachées dans une torche contre l’humidité.

La police m’a demandé :

  • Vous avez mal à l’estomac ?
  • Oui.
  • Voilà un peu de médicament pour vous.

On ne pourra jamais exprimer ma grande joie : chaque jour, avec trois gouttes de vin et une goutte d’eau dans la paume de la main, je célèbre la Messe. Voilà mon autel et voilà ma cathédrale !

C’est le vrai remède de l’âme et du corps : « Remède d’immortalité, antidote pour ne pas mourir, mais pour avoir toujours la vie en Jésus » comme le dit Ignace d’Antioche. Ainsi, de la prison je sentais battre dans mon cœur le cœur même du Christ. Je sentais que ma vie était la sienne, et que sa vie était la mienne. L’Eucharistie est devenue pour les autres chrétiens une présence cachée et encourageante, au milieu de toutes les difficultés. Les chrétiens qui vivaient avec moi ont adoré Jésus clandestinement, comme cela s’est passé si souvent dans les camps de prisonniers du XXe siècle.

Au camp de rééducation, nous étions divisés en groupe de cinquante personnes ; nous dormions sur un lit commun, où chacun avait droit à cinquante centimètres. Nous nous sommes arrangés pour que ce soient les catholiques qui se trouvent autour de moi. À 21 heures 30, il fallait éteindre la lumière et tout le monde devait aller dormir. Je me penchais à ce moment-là sur le lit pour célébrer la messe, de mémoire, et je distribuais la communion en passant la main sous la moustiquaire. Nous avons même fabriqué des petits sachets avec le papier des paquets de cigarettes, pour conserver le saint Sacrement et le porter aux autres. Jésus Eucharistie était toujours avec moi, dans la poche de ma chemise.

Van Thuan est libéré le 21 novembre 1988

Rappelons simplement que Thuận avait été arrêté en la Fête de l’Assomption et voilà qu’il est libéré le jour de la Présentation de Marie au Temple. Treize ans se sont écoulés et Thuận retrouve la liberté.

Cette liberté ne sera pas sans condition. Bientôt il va devoir quitter le Vietnam pour ne plus jamais y retourner. Jean-Paul II l’appelle à Rome et au bout de quelques années le fait Président du Conseil pontifical Justice et Paix, succédant au Cardinal Etchegaray. En 2000, il prêche les exercices spirituels à la Curie Romaine, en 2001 il est créé Cardinal, mais vient rapidement le cancer. Le 16 septembre 2002, François Xavier Nguyễn Văn Thuận meurt à l’âge de 74 ans à Rome. Le Pape Jean-Paul II préside les funérailles et prononce l’homélie, dans laquelle il dit entre autres :Il se met à rire en acquiesçant de la tête : C’est vrai, c’est vrai !
Et se tournant vers son secrétaire, il dit : Faites le nécessaire pour exaucer son désir.

Si je devais résumer la personne de Thuận sous un seul aspect, je le ferais dans une attitude : choisir Dieu et non ses œuvres. Chacun de nous traverse des moments de doute, d’inquiétude, d’angoisse, que sais-je. Inutile d’aller en prison pour vivre cela. Durant ce Carême, prenons régulièrement le temps de prier en silence. Nous allons maintenant chanter les vêpres, mais je rappelle que chaque samedi, le Saint-Sacrement est exposé dans l’abbatiale entre 17h50 et 18h30. Et peut-être que c’est le cas régulièrement près de chez vous. Donnons du temps gratuit à Dieu, devant le tabernacle, devant une icône, pourquoi pas aussi en route. Rappelons-nous que Dieu nous appelle, nous choisit et que notre réponse doit être de le choisir lui tout entier. Et si vous voulez savoir, ce que j’entends par « choisir Dieu et non ses œuvres », écoutons une dernière fois Thuận nous parler de ses premiers jours comme prisonnier :
Une nuit une voix m’a dit, au profond de mon cœur : « Pourquoi te tourmenter ainsi ? Tu dois faire la différence entre Dieu et les œuvres de Dieu. Tout ce que tu as accompli et que tu désires continuer à faire : les visites pastorales, la formation des séminaristes, des religieux, des religieuses, des laïcs, des jeunes, les constructions d’écoles, de foyers pour étudiants, les missions pour l’évangélisation des non chrétiens… tout cela est excellent, ce sont les œuvres de Dieu, mais ce n’est pas Dieu ! Si Dieu veut que tu abandonnes tout cela, fais-le tout de suite et aie confiance en lui. Dieu fera les choses infiniment mieux que toi, il confiera ses œuvres à d’autres qui sont bien plus capables que toi. Tu as choisi Dieu seul, non pas ses œuvres !» Cette lumière m’a apporté une paix nouvelle, qui a totalement changé ma manière de penser et m’a aidé à dépasser des moments physiquement à la limite du possible. Dès cet instant une force nouvelle a rempli mon cœur et m’a accompagné pendant treize ans. Je ressentais ma faiblesse humaine, je renouvelais ce choix face aux situations difficiles et la paix ne m’a jamais manqué. Choisir Dieu et non pas les œuvres de Dieu. Voilà le fondement de la vie chrétienne, à chaque époque. Et c’est en même temps la réponse la plus vraie que l’on puisse donner.

Le plus terrible est que «Mr Van Thuân» est emprisonné injustement, sans accusation et procès. Confronté quotidiennement aux épreuves physiques et morales, aux obstacles pour pratiquer sa foi, à la solitude, à l’angoisse, il est tenté de désespérer. Mais ne sombre pas. Le prisonnier cherche plutôt à s’ouvrir à la présence miséricordieuse de Dieu que son espérance l’aide à entrevoir dans l’absurdité des événements.
Il en témoignera notamment en mars 2000, lorsqu’à la demande de Jean-Paul II, et en présence de ce dernier, le prélat prêche la retraite de Carême de la Curie romaine. Le pape l’en remerciera chaleureusement : «Il nous a renforcés dans la certitude réconfortante que lorsque tout s’effondre autour de nous, et peut-être également en nous, le Christ reste notre soutien indéfectible». Le pape dira encore lors de ses obsèques, en 2002 : «Son espérance était pleine d’immortalité (cf. Sagesse 3, 4.6). C’est-à-dire qu’elle était pleine du Christ, vie et résurrection de ceux qui ont confiance en lui». L’évêque vietnamien est privé de toutes relations ecclésiales et isolé de sa communauté diocésaine. Une nuit, au fond du cœur, une voix lui parle : «Pourquoi te tourmentes-tu ? Tu dois établir une distinction entre Dieu et les œuvres de Dieu. Tout ce que tu as accompli et désires continuer à faire, les visites pastorales, la formation des séminaristes, des religieux, des religieuses, des laïcs, des jeunes, la construction d’écoles, de centres pour étudiants, de missions pour l’évangélisation des non-chrétiens, tout cela est une œuvre excellente, ce sont des œuvres de Dieu, mais elles ne sont pas Dieu ! Si Dieu veut que tu abandonnes toutes ces œuvres, en les mettant entre ses mains, fais-le immédiatement, et aie confiance en lui. Dieu le fera infiniment mieux que toi ; il confiera ses œuvres à d’autres, beaucoup plus capables que toi. Toi, tu as seulement choisi Dieu, pas ses œuvres !» Cette lumière qui change complètement sa façon de penser lui apporte une force nouvelle. Dès lors, Monseigneur Van Thuân témoignera qu’en prison, précisément, il a compris que le fondement de la vie chrétienne est de «choisir Dieu seulement», en s’abandonnant totalement entre ses mains paternelles. Lors du cinquième anniversaire de sa mort, le 17 septembre 2007, Benoît XVI souligne : «Le cardinal Van Thuân aimait à répéter que le chrétien est l’homme du maintenant€, du €œà présent€, du moment présent à accueillir et vivre avec l’amour du Christ. Dans cette capacité de vivre l’heure présente transparaît son abandon intime entre les mains de Dieu et la simplicité évangélique que nous avons tous admirée en lui. Est-il possible €“ se demandait-il€“ que celui qui a confiance dans le Père céleste refuse ensuite de se laisser serrer entre ses bras ?» Le prisonnier affirme que s’abandonner au Seigneur n’est ni passivité ni oisiveté. C’est une action, un acte d’amour pour Dieu. Plus tard, à Rome, au milieu des activités du Conseil pontifical Justice et Paix dont il est président, lors qu’apparaissent des problèmes compliqués, il reste confiant : «Ne vous inquiétez pas, dit-il à ses collaborateurs, le Seigneur nous sauve !» Il ne fuit pas ses responsabilités, mais relativise tout à la volonté miséricordieuse de Dieu et à son amour providentiel. Tout est entre ses mains et tout doit lui être remis avec une confiance absolue.Cependant, Mgr Van Thuân demeure très attentif à l’autre. Sa cordialité est simple et spontanée. Il a une grande capacité à dialoguer et à devenir le prochain de chacun. Il lance la publication du Compendium de la doctrine sociale de l’Église, sujet de prédilection. «De grandes visions, pleines d’espérance, l’animaient, et il savait les présenter de manière aisée et captivante, témoigne encore Benoît XVI. Il s’engageait avec ferveur pour la diffusion de la doctrine sociale de l’Église parmi les pauvres du monde, aspirait à l’évangélisation de son continent, l’Asie, il avait la capacité de coordonner les activités de charité et de promotion humaine qu’il promouvait et soutenait dans les lieux les plus reculés de la Terre.»