Ce texte propose une réflexion critique sur l’expression « mission civilisatrice » reprise par Marguerite Bréant pour justifier sa demande de poste au Tonkin.
Dans le cadre spécifique de l’Indochine française, l’expression « mission civilisatrice » suggère une uniformité dans l’approche de la France envers ses colonies bien que des disparités significatives existent entre les territoires en Afrique, en Asie et au Maghreb.
Cependant plusieurs éléments communs démontrent pourquoi cette expression est inappropriée et erronée:
- Elle présuppose une supériorité culturelle par méconnaissance des acquis des populations locales.
- Elle justifie une approche bienveillante qui légitime des actions notamment économiques au détriment des populations locales.
- L’implantation du modèle français a, non seulement, bouleversé les traditions locales, mais aussi, instauré une administration centralisée arbitraire.
- Les conséquences de ces mesures perdurent bien au-delà de l’indépendance de ces territoires.
- Les historiens de ces pays autrefois dominés portent une analyse critique qui tempère voire contredit les récits mémoriels émanant d’historiens qui se sont limités à exprimer les points de vue français ignorant les témoignages locaux.
En somme, l’expression « mission civilisatrice » minimise les injustices et les souffrances infligées aux populations locales récalcitrantes sous couvert à la suite d’une instauration d’une autorité centrale masquant les orientations expansionnistes de la France.
Au plan pratique, en Indochine, la présence française s’est manifestée de manière complexe. Les populations locales ne s’identifiaient souvent pas à des nations définies par des frontières politiques mais plutôt à des ethnies liées à des territoires aux limites naturelles comme un fleuve (le Mékong) ou une chaîne de montagnes (barrière annamitique).
Les terres formant le Laos étaient convoitées par lesThaïs, celles du Tonkin par les populations du Yunan et les terres alluvionnaires de la Cochinchine avaient été autrefois une possession khmère.
L’influence culturelle et économique de la Chine via sa région frontalière du Yunan a été indéniable, variant en intensité et durée, selon les dynasties.
En établissant des frontières reconnues ,la France a imposé aux Thaïs et aux Chinois des limites territoriales qui ont offert aux populations locales une certaine stabilité.
Cependant, qu’aurait été le destin du Laos, du Tonkin ou de l’Annam sans l’intervention des forces françaises pour contrer les ambitions thaïlandaises et chinoises?
Il est indéniable que des citoyens français ont apporté leurs connaissances aux populations regroupées sous le vocable “ Indochine Française”, par exemple:
- La romanisation de l’écriture locale facilitant l’apprentissage de la langue et assurant une indépendance linguistique à l’égard des idéogrammes chinois.
- La vaccination qui a réduit la mortalité post-natale de manière significative contribuant à un accroissement de la population.
- Une amélioration des conditions sanitaires en mettant l’accent sur des principes d’hygiène et le traitement de l’eau.
- Des recherches archéologiques qui ont mis en lumière des vestiges des civilisations passées notamment les ruines d’Angkor témoignages de la civilisation khmère.
- La formation éducative même si il aura fallu attendre 1946 pour que la scolarisation des populations locales s’intensifie.
Néanmoins, certaines actions méritent critique :
- La mise en place d’une régie des alcools imposant aux villageois d’abandonner la fabrique traditionnelle au profit de la Régie des Alcools afin d’obtenir des rentrées fiscales indirectes.
- Pour accroître les rentrées fiscales et limiter une production sauvage,par décision administrative, chaque village se voyait fixé une quantité d’alcool à consommer. Les sanctions infligées au chef de village et à ses villageois nourrissaient des rancoeurs à l’égard des autorités.
- Des transferts forcées de population vers les plantations d’hévéa ou pour des besoins militaires (guerre 1914-18) ou pour des exploitations minières en Nouvelle-Calédonie puis vers des usines (Renault à Flins).
- Le refus de prendre en compte les aspirations des locaux à gérer leur pays et de permettre un transfert d’autorité administrative et politique.


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